Réussir vigne 03 novembre 2015 à 08h00 | Par Clara de Nadaillac

Le Beaujolais dans la tourmente

La crise ne cesse de secouer le beaujolais, comme en témoignent les dernières manifestations de la production. Mais les désaccords au sujet des cours ne semblent être que la partie émergée de l’iceberg ; la crise a des ancrages bien plus profonds. Sans une réelle réforme de gouvernance, et une vraie vision stratégique à long terme, la région arrivera-t-elle à remonter la pente ?

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Le Beaujolais devrait davantage capitaliser sur ses paysages et sur l’œnotourisme.
Le Beaujolais devrait davantage capitaliser sur ses paysages et sur l’œnotourisme. - © P. Cronenberger

Où va le Beaujolais ? À la veille du lancement du beaujolais nouveau, et à l’heure où nous bouclons, la situation est électrique. Manifestations de viticulteurs, réunions négoce-production, démission du président du négoce, séminaire stratégique… Pas un jour ne s’écoule sans que le beaujolais viticole n’alimente les chroniques. Une tension qui n’est pas sans rappeler celle de cet hiver, lorsque l’ODG des crus avait claqué la porte de l’Union des vignerons du Beaujolais (UVB).

Pourtant, ce vignoble a de nombreux atouts : une forte notoriété, des paysages vallonnés à couper le souffle, des vins de très bonne facture, dans l’air du temps et appréciés des consommateurs, des vignes moins nombreuses (un tiers de moins en 14 ans) et en grande partie restructurées (500 hectares ces dernières années). Alors pourquoi, malgré ces points forts indéniables, le pays du primeur ne repart-il pas ?

- © Infographie Réussir

Le beaujolais nouveau en perte de vitesse

Il semble y avoir plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, le beaujolais nouveau est en perte de vitesse. "C’est une tendance longue, qui n’est pas compensée par les ventes directes", déplore Pierre Gernelle, directeur de la Fédération des négociants éleveurs de Grande Bourgogne. En témoignent l’évolution des sorties de chai (- 30 % entre 2009 et 2014, alors que la diminution globale de surface des AOP du Beaujolais n’est que de 15,6 %), le niveau des ventes directes (- 21 % sur la même période), la part de marché à l’export (- 13 % en volume sur le même laps de temps, pour les beaujolais nouveaux et beaujolais villages nouveau) ou encore en grandes surfaces françaises (- 19 % entre 2009 et 2014). Le beaujolais villages nouveau semble un peu mieux tirer son épingle du jeu, avec des ventes directes en augmentation de 10 %, et une perte plus limitée en GMS (grandes et moyennes surfaces) : - 5 % seulement. Mais cela ne suffit pas à compenser l’érosion du beaujolais nouveau. Cette dégradation est due à divers facteurs. "Le gamay n’est pas un cépage international, explique Pierre Gernelle. De ce fait, il n’accroche pas tous les grands marchés internationaux." Par ailleurs, "les foires au vin 2014 ne se sont pas très bien passées, analyse Anthony Collet, d’Inter Beaujolais. Les opérateurs se sont donc retrouvés avec des queues de stocks à écouler. Là-dessus, nombre de personnes ont fait l’amalgame avec la Bourgogne où le millésime 2014 n’était pas exceptionnel, alors qu’en Beaujolais, il était bon. » Par ailleurs, la région a progressivement perdu certains marchés exports. Ainsi, en Allemagne, le produit ne pénètre plus les hard-discounts où il a longtemps été référencé, suite à des hausses de prix. En Belgique encore, les consommateurs s’en détournent, pour s’intéresser aux crus. D’où la mobilisation estivale de l’interprofession. « Face à ces chiffres calamiteux, nous avons fait le tour des GMS, des cavistes, des CHR (cafés-hôtels-restaurants), des importateurs notamment japonais, poursuit Anthony Collet. Nous les avons informés que nous allions augmenter les moyens de communication en 2015, pour les inciter à rebooster cette catégorie. Cela a été très bien accueilli par la distribution. » Et ce d’autant plus que le millésime s’annonce « exceptionnel » aux dires de tous les professionnels.

Mais cela sera-t-il suffisant pour faire repartir les ventes dès cette campagne ? Tout le monde l’espère, à présent que le négoce et la production ont trouvé un accord sur "des indications de prix à 200 euros l’hecto", comme l’indique Pierre Gernelle. Le directeur n’est cependant pas convaincu : "si nous avons fait pression pour faire baisser le prix, c’est parce que nous craignons une baisse des commandes, cette année encore", témoigne-t-il. Il n’est pas non plus persuadé que ces cours se maintiendront toute la campagne des primeurs, et est encore plus inquiet sur la gestion de la campagne des vins de garde derrière.

- © Infographie Réussir

De nombreuses faiblesses structurelles

Car ces problématiques de volumes et de cours découlent de handicaps plus profonds, soulevés en leur temps par le plan stratégique Beaujolais 2013 de l’UVB et des ODG. « Un vignoble morcelé et vieillissant », avec des « coûts de production trop élevés et des prix de vente trop faibles », « un manque de formation commerciale chez les producteurs et une culture individualiste », « des vins de garde dévalorisés et sans marché », et « une image du beaujolais nouveau dégradée, qui rejaillit sur l’ensemble de la gamme » sont quelques-unes des faiblesses que le rapport pointait alors. Malheureusement, « ni la région, ni l’interprofession n’ont souhaité s’associer à cette réflexion. C’est resté un travail au niveau des ODG et de l’UVB », regrette Denis Chilliet, secrétaire général de l’UVB. Or certains changements, par exemple dans la hiérarchisation de l’offre, ne peuvent se décider qu’au niveau interprofessionnel. Ce qui invite à se questionner sur l’utilité d’une telle interprofession, qui ne fixe pas de cap pour sa région. « L’interprofession est verrouillée, poursuit le secrétaire. Il est impossible d’y faire bouger quoi que ce soit. C’est une entité qui refuse d’évoluer. » « À part les budgets de communication, les acteurs ne voient pas l’intérêt de discuter d’autre chose, complète Sébastien Coquard, président de l’ODG beaujolais et beaujolais villages. Mais après plus de deux ans de réclamations, et en menaçant de ne pas voter le budget, nous avons enfin réussi à obtenir qu’un séminaire stratégique se tienne. C’est déjà ça. » Ce séminaire, qui s’est déroulé le 25 septembre, a eu le mérite de mettre tout le monde autour de la table, de relancer la communication entre les différentes familles et de définir les chantiers prioritaires. « Le dossier qui a émergé et recueilli l’écrasante majorité est celui de la hiérarchisation, résume Gilles Paris, président d’Inter Beaujolais. Le beaujolais nouveau existe et doit exister. Mais comment, derrière, faire exister les beaujolais de garde ? » Une question que la région se pose depuis… 1985 ! Certains militent tout bonnement pour la disparition de cette catégorie. D’autres estiment qu’elle devrait être remplacée par les coteaux bourguignons. D’autres encore prônent la mise en place de mentions de noms de communes ou de petites zones accolées à l’appellation beaujolais villages. La question devrait être tranchée courant octobre. Espérons qu’elle le sera bel et bien.

Des problèmes de gouvernance

La gouvernance et l’export sont deux des autres axes de réflexion souhaités par la quarantaine de personnes ayant assisté au séminaire. Au niveau de la gouvernance, il s’agit a priori d’aller vers une meilleure représentativité du vignoble. Mais questionné sur le sujet, Gilles Paris, n’exclut pas une fusion avec le BIVB (interprofession bourguignonne) à moyen terme : « J’ai toujours dit qu’une fusion avec la Bourgogne se ferait si elle devait se faire, mais n’imposons pas les choses. La réunion des organismes de contrôle des deux régions a été un succès et fonctionne. Siquocert a vu le jour grâce à la volonté de plusieurs personnes de travailler ensemble. Si les interprofessions doivent fusionner, ce sera dans des conditions analogues. »

La diversification des produits avec l’introduction de nouveaux cépages (gamaret, pinot noir, chardonnay) et la montée en puissance du crémant, la promotion de l’œnotourisme, la mise en place d’un coefficient primeur en phase avec la demande, ou encore une meilleure organisation commerciale devraient également faire partie des priorités. Car comme le dit Sébastien Coquard, « on a de l’or sous les pieds ; un beau terroir et des vins qui plaisent ». Il est plus que temps de capitaliser dessus. La région doit prendre ses responsabilités et les décisions stratégiques qui s’imposent, pour redevenir un fleuron de la viticulture hexagonale.

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